Christian Boltanski

Nous sommes au milieu des années 80 Cette année-là (1986), Christian Boltanski présente une très belle installation à la Chapelle de la Salpétrière, programmée dans le cadre du Festival d’Automne à Paris : « Leçons de ténèbres ». Photos agrandies d’anciens élèves d’une école de Dijon, mémorial fait de photos floues, d’ampoules à la lumière faiblarde, et de fils qui pendouillent sans grâce d’une ampoule à l’autre.

 

 

Dominique Bagouet est bouleversé par cette exposition, et propose à Boltanski, non pas de réaliser la scénographie de sa prochaine création (la première création de la Cie Bagouet dans le lieu officiel en plein air du Festival Montpellier Danse) mais de co signer la conception de la pièce d’amener ses idées, ses envies. Les envies de Boltanski étaient surtout que cela ressemble le moins possible à de la danse, à un spectacle de danse contemporaine, à une création de Festival, il propose le titre et l’image du spectacle, à la fois touchante et dérisoire, faite à partir d’une photo envoyée par une lectrice au Journal de Mickey.    

 

Et au fil de cette élaboration il me propose d’être à ses côtés sur cette création, comme assistant et dramaturge, pour défendre les idées et les propositions de Boltanski au fil des répétitions, mais aussi pour que des textes soient dits par les danseurs au cours du spectacle. J’imagine alors de faire écrire les textes par les danseurs eux-mêmes, plutôt que de leur proposer un pot-pourri littéraire. Les textes seront des images banales décrites en mots simples, en phrases courtes par les danseurs, j’appellerai ces textes des « décors parlés », c’est-à-dire des toiles peintes absentes remplacées par leur simple description orale.

Les réactions de Boltanski face au travail de répétition furent à la fois bienveillantes et volontairement extérieures au processus même, un peu à la façon d’un maître zen. Apparemment il ne veut pas voir quel serait son rôle, qui est en fait essentiel car il « désinhibe » Bagouet de son désir de faire un « beau » spectacle, avec une chorégraphie virtuose parfaitement exécutée. Jour après jour, tout au long des répétitions, je serai, comme dramaturge, le »go-between », celui qui défend les parti-pris radicaux face à la peur de mal faire de Dominique Bagouet.  L’influence de Boltanski après cette période de travail sera majeure, dans ma vie également. Pour Bagouet, son attitude de plasticien face au travail d’image, de scénographie, de costumes, de chorégraphie aura un rôle déterminant, non seulement pour la création de cette pièce, mais sur l’ensemble du travail de chorégraphe, tout particulièrement pour cette oeuvre testamentaire qu’était « Jours étranges ».

Voilà ce que je dirai de cette collaboration dans mon texte de 1993 « Le trait tremblé » :

Avec l’œuvre de Boltanski, il rencontre un autre guide sur la voie du fragile et de l’incertain. Bagouet demande au plasticien non pas un décor mais une collaboration globale pour Le saut de l’ange. Il veut bousculer le rituel des créations de festival, et trouve un interlocuteur capable de le bousculer lui-même. Un perfectionniste rencontre un apôtre du bricolage, un amoureux du beau s’éprend des œuvres d’un chantre du “mochard”, et ce qui en découle c’est une pièce parfaitement imprévisible, résultat d’une alchimie miraculeuse . La chorégraphie, apparemment hésitante, fragmentaire, disloquée dans l’espace, ponctuée par les brèves séquences musicales de Beethoven et de Dusapin, par des textes qui ne racontent rien mais donnent à voir, trouée par des plages de silence, apparut à tous comme une mosaïque d’instants éphémères, sans ordre, sans construction, ce qui désespéra à l’époque plus d’un admirateur. Encore ici, Dominique Bagouet apprivoise cet art du trait tremblé, mais le merveilleux (l’ombre d’un ange, les milliers d’ampoules qui s’éclairent) est encore au rendez-vous du dérisoire.

 

Dans la plaquette de la Compagnie Bagouet, je publie un entretien qui sera ensuite repris dans un recueil autour de l’oeuvre du chorégraphe paru en 2010 (Ed. La maison d’à côté)

Entretien avec Christian Boltanski en mars 1987 lors de la création du Saut de l’Ange

 

Ensuite il faudra attendre 1994 pour que Christian Boltanski collabore à la création d’un spectacle, il s’agira d’un concert spectacle autour de Winterreise  de Schubert : Voyages d’hiver (1994)

Auparavant, il donne son accord à Edith Scob pour que la scénographie de sa première mise en scène (Où vas tu Jérémie ? de Philippe Minyana pour le Festival d’Avignon) cite explicitement une installation  dans laquelle le sol est jonché d’une tonne de vêtements usagés. Cette scénographie permet aussi les entrées, les changements de costumes et les sorties des comédiens, qui passent d’un personnage à l’autre et d’un costume à l’autre sans sortir en coulisses, en disparaissant dans ce sol textile. Nous sommes alors en juillet 1992, et je suis l’assistant d’Edith Scob sur cette création. C’est le deuxième rendez vous avec Christian Boltanski et son oeuvre dans mon parcours entre danse et théâtre.

 

Ci-dessous, deux photos de groupe de l’équipe de Où vas-tu Jérémie ? sur fond de décor inspiré par l’oeuvre de Boltanski, d’après les « Réserves » (1988-1989), qui inspirera plus tard son installation au Grand Palais pour Monumenta 2010 Personnes.

De gauche à droite : Julie Scobeltzine (assistante décors) Edith Scob (metteur en scène) Yvett Rotscheid (scénographie) Richard Dubelski (acteur et musicien) Genco Erkal (acteur) Muni (actrice) Daniel Lévy (lumières) Alain Neddam (assistant à la mise en scène) Christophe Huysman (acteur)

 

Biographie rapide de Christian Boltanski

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