Muni

Muni a été cette actrice mystérieuse, irradiante, cette sorte de présence surnaturelle, à la fois vieille dame sans âge et petite fille, présente dans cinq spectacles de Claude Régy dont je fus l’assistant : Grand et Petit, Par les villages, Intérieur, Ivanov, Le criminel. Actrice fétiche de Régy, elle l’a été aussi de Buñuel, qui lui demanda régulièrement d’apparaître dans ses films, souvent dans des rôles de servante. (Journal d’une femme de chambre, Belle de jour, La Voie lactée, Le Charme discret de la bourgeoisie, La Fantôme de la liberté, Cet obscur objet du désir). Quand elle disait « Maître » en parlant de quelqu’un il fallait entendre « Luis Buñuel », car elle ne l’avait jamais appelé autrement. Et quand elle parlait de « Marraine », c’était pour évoquer Madame Grès, un des plus grands noms de la couture, dont elle était effectivement la filleule. Les blouses à manches bouffantes qu’elle portait en permanence étaient en effet conçues pour elle par « Marraine », qui réalisa une robe de soirée sublime pour Claude Degliame dans une scène de Grand et Petit. Ce que Muni ne disait pas, c’est qu’elle fut au début des années 40 un des mannequins préférés de Mme Grès.

Parmi ses grands souvenirs de comédienne, il y avait Puck, dans Le songe d’une nuit d’été et Amal, de R. Tagore, adaptée en français par André Gide et dont elle joua le rôle-titre.

Ce qui frappait les spectateurs et les partenaires, c’était l’impression qu’elle donnait d’être dans son monde intérieur quand elle était sur scène, à la fois absente et habitée : elle disait être en permanence en contact avec le monde des morts quand elle jouait, et ne plus être consciente de ce qui l’entourait. Sa petite voix d’enfant, la lenteur avec laquelle elle donnait à entendre son texte,  comme si elle énonçait un oracle incompréhensible pour elle, l’étrangeté de cette silhouette minuscule qui se déplaçait à petits pas, tout ça ne pouvait que séduire Régy, qui ne la dirigeait pas car elle n’entendait pas être dirigée sur scène. Humble et orgueilleuse, parfois irascible, et souvent totalement ignorante des usages du métier (refusant les costumes autres que les blouses de « Marraine » qu’elle portait à la ville), incapable de composer un personnage parce qu’elle ne pouvait qu’être elle-même, c’est cela sans doute, cet absence de « professionnalisme » au sens le plus péjoratif du terme, qui séduisirent Régy comme Buñuel. Quelque chose de magique et d’inconnu émanait d’elle, et beaucoup de choses de sa vie (dont son âge réel) étaient une énigme pour ceux qui l’entouraient.

Etant entrée (brièvement) comme pensionnaire de la Comédie-Française pour jouer le rôle de la vieille marieuse dans Ivanov, elle incarna pour les abonnés les plus réactionnaires de la Maison de Molière le symbole de la décadence de cette Maison, avec l’arrivée de Jean-Pierre Vincent comme administrateur. Le soir de la première d’Ivanov, salle Richelieu, un abonné lança pendant sa scène, lentement et à voix très haute  : « C’est une honte d’engager une artiste pareille ! »… Muni ne se démonta pas, et enragée contre ce spectateur grossier, finit sa tirade dans sa direction en tendant le poing fermé vers lui.

Je retrouvai Muni en 1993, à l’occasion de la première mise en scène d’Edith Scob, pour le Festival d’Avignon, où j’étais assistant à la mise en scène.  Où vas-tu Jérémie ?, de Philippe Minyana. La singularité de sa présence et la lenteur du débit donnaient une résonance particulière au texte de Minyana.

Nous avions depuis Grand et Petit  la coutume de déjeuner assez régulièrement tous les deux, pendant les pauses, dans les restaurants chinois proches du théâtre, et dans ceux-ci exclusivement. Onze an après notre première collaboration, nous avions repris ce petit rituel à Avignon.

Muni dans un film de Buñuel (Le Journal d’une femme de chambre ?)

 

 

Et deux photos à l’occasion de la création de Ou vas tu Jérémie ? de Philippe Minyana, mise en scène d’Edith Scob en 1993 :

 

Liens :  Annonce de son décès dans Libération

Site de la Ville de Garches

Une robe de Madame Grès conçue pour Muni (1943)

 

 

 

 

Une réflexion au sujet de « Muni »

  1. Merci, Alain, pour ce beau et troublant témoignage sur Muni dont la voix et la présence ont longtemps hanté mon imaginaire et continuent de m’accompagner au quotidien, même si je n’en savais rien, ou tout, depuis le Peer Gynt de Chéreau aux bouleversants spectacles de Claude Régy, spectacles que je voudrais voir ou entendre sans cesse. Fascination pour ce mystère, que le théâtre révèle mais ne dévoile pas. Alliés donc dans cette lente traversée !

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